La marche sous la loupe d’un scientifique

La marche est trop souvent considérée comme une activité accessoire ou qui « va de soi ». Peu de choses sont connues sur sa distribution dans les populations contemporaines et encore moins sur les rares personnes qui marchent beaucoup. C’est pourtant à ces personnes – qu’il a nommées « grandes marcheuses/grands marcheurs » que Derek Christie, doctorant à l’EPFL et par ailleurs membre du comité de l’ATE-Genève, s’est intéressé.

 

Pour son étude, couronnée fin avril 2018 par un doctorat en Sciences de la ville à l’EPFL, il a recruté 74 personnes qui marchent plus d’une heure par jour dans l’espace public, la plupart des jours de la semaine – pour la plupart dans la région lémanique. Parce que ces personnes ont réussi à adopter et à maintenir ce comportement, elles pourraient constituer une population pionnière, susceptible d’inspirer un basculement du système de mobilité vers un modèle sain et durable.

 

Le projet cherchait donc à comprendre comment et pourquoi on devient grand marcheur, comment intégrer plus d’une heure de marche dans son quotidien et ce qu’on perçoit comme facilitateurs ou obstacles à la marche. Pour répondre à ces questions, le Dr Christie a utilisé une combinaison de méthodes. Dans une phase quantitative, il a analysé le Micro-recensement mobilité et transport pour toute la Suisse. Il a constaté que la marche est distribuée de manière très inégale: un jour donné, plus d’un tiers de la population âgée 6-99 ans ne se déplace pas du tout à pied (hors bâtiments et autres propriétés), alors que 13% effectuent 5 km ou davantage.

 

Des entretiens avec 41 grands marcheurs adultes, principalement dans la région Genève-Lausanne, ont montré que la santé, le plaisir et le bien-être sont bel et bien des motivateurs-clés de ce comportement. Des stratégies telles que se lever plus tôt ou varier les parcours à l’aller et au retour étaient fréquentes. La marche était favorisée – mais pas de manière décisive – par les parcs et espaces verts. Les principaux obstacles mentionnés étaient le trafic routier, les trottoirs étroits ou manquants, les feux trop lents, ainsi que l’exposition au bruit, à la pollution de l’air ou à la fumée de cigarette. Les motivations environnementales ont été très rarement mentionnées et le chercheur n’a trouvé aucune trace d’une communauté informelle de grands marcheurs. « Ils ne se connaissent pas entre eux et ont tendance à se couper du monde extérieur lors de la marche, opérant sur un mode socialement fermé. Des motivations individuelles plutôt que collectives émergent de l’analyse», affirme le chercheur dans la version écrite de sa thèse (qui est disponible en ligne).

 

Puis 48 volontaires ont été munis de capteurs GPS, pendant 8-10 jours, des entretiens de suivi assistés par ordinateur ont permis de se focaliser sur les parcours précis effectués à pied. Le chercheur, soutenu par le professeur Vincent Kaufmann (requérant principal de l’étude) et le Dr Emmanuel Ravalet (co-requérant) a remarqué que certains grands marcheurs avaient des parcours à pied reliés entre eux, alors que d’autres présentaient des « sauts » d’un endroit à l’autre. Il s’agit dans le second cas de personnes qui prennent les transports publics ou d’autres moyens de transport en plus de la marche.

 

Les analyses montrent aussi que, chez certains grands marcheurs, la marche est liée au besoin de se déplacer et est intégrée au système personnel de mobilité. Un autre sous-groupe marche pour les loisirs et pas pour se déplacer, avec des impacts moins favorables sur l’environnement.

 

La discussion et la conclusion de la thèse portent sur le fait que les grands marcheurs sont pour l’essentiel des personnes discrètes, qui ne feront pas la révolution à elles seules : la plupart parlent peu de leur habitude, et ne cherchent nullement à convaincre d’autres personnes. L’avenir consiste donc à s’inspirer de ce que ces personnes exceptionnelles (probablement pas plus de 1 à 2% de la population) peuvent nous apprendre au sujet de la marche fréquente.

 

La thèse se conclut donc par une proposition d’agenda de recherche ainsi que des recommandations pour promouvoir la marche régulière au niveau populationnel. Il s’agit non seulement d’améliorer les conditions matérielles de la marche (réglage des feux, qualité des trottoirs, etc.) mais aussi de se pencher sur les motivations plus internes : santé, bien-être, plaisir, etc. Un travail particulier devrait être fait sur les «portes d’entrée » à la marche fréquente : tant les podomètres (mécaniques ou liées à un téléphone portable ou une montre) que la marche Nordique ou la marche en montagne ont été cités comme des mécanismes permettant à toute personne intéressée de devenir une grande marcheuse!